Affaire Jacquemain Shabani, Kuluna: quand la violence devient le langage des oubliés[Tribune de YAMAINA MANDALA]


Depuis plusieurs mois, le phénomène kuluna refait surface avec une intensité inquiétante dans les rues de Kinshasa. Les jeunes armés de machettes et de gourdins sèment la terreur, et la pression politique s’accroît sur le vice-Premier ministre en charge de l’Intérieur et de la Sécurité, Jacquemin Shabani. Certains députés nationaux réclament son départ à cor et à cri, l’accusant d’incapacité à éradiquer ce fléau. Mais en réalité, s’attaquer à un ministre ne suffit pas: le kuluna est le symptôme d’un mal plus profond, celui d’une société qui abandonne sa jeunesse.


Le débat politique autour du kuluna se focalise trop souvent sur la responsabilité des autorités sécuritaires. Certes, la police et le ministère de l’Intérieur ont un rôle à jouer dans la protection des citoyens. Mais réduire le problème à une question de répression est une erreur d’analyse.

Le kuluna n’est pas seulement une bande de jeunes délinquants; c’est principalement l’expression brutale d’un désespoir social.
Quand une jeunesse grandit sans éducation solide, sans emploi, sans repères sociaux, sans perspectives d’avenir, elle devient vulnérable aux dérives. La machette et la violence deviennent alors des instruments de survie, une manière de se faire entendre dans une société qui ne lui offre ni place ni dignité.

Les élus qui réclament la tête d’un ministre devraient plutôt s’interroger sur les causes structurelles: pauvreté endémique, inégalités criantes, absence de politiques publiques efficaces pour l’insertion des jeunes.
Le kuluna est aussi le miroir d’une fracture sociale. D’un côté, une minorité vit dans l’opulence, protégée derrière des murs et des gardes privés.

De l’autre, une majorité de jeunes survit dans des quartiers défavorisés, sans eau potable, sans électricité, sans loisirs, sans horizon. Dans ce contexte, la violence devient un langage, une manière de revendiquer une existence que la société refuse de reconnaître.

Il est donc illusoire de croire qu’une opération policière suffira à éradiquer le phénomène. Tant que les antivaleurs persisteront, tant que les inégalités sociales ne seront pas traitées avec sérieux, tant que l’éducation et l’emploi ne seront pas au cœur des politiques publiques, le kuluna renaîtra toujours, sous une forme ou une autre.


C’est dire que le kuluna n’est pas seulement un problème sécuritaire, c’est un problème de société. Accuser un ministre, c’est se tromper de cible. La véritable bataille doit se mener sur le terrain de l’éducation, de l’emploi et de la justice sociale. Tant que la jeunesse congolaise restera abandonnée, elle continuera à brandir la machette comme symbole de survie.

La question n’est donc pas de savoir qui doit partir du gouvernement, mais plutôt: quand la société congolaise décidera-t-elle enfin de donner une chance à sa jeunesse?


YAMAINA MANDALA

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